Art & Esthétique26 10 2026

Esthétique et art islamique — Introduction

Introduction de Esthétique et art islamique : d'Annifari et le Livre des Mawâqif à la question du regard dans l'art et la mystique arabo-musulmane.

INTRODUCTION Le souci concernant cette question nous saisit implicitement quand, dans un tâtonnement presque extatique, nous essayions de lire et déchiffrer le texte du mystique arabe Annifari(i).Nous restâmes béats devant la force et la complexité du "Livre des Mawâqif wal mu hâtabât”(2). Le livre, avions-nous conclu, était inclassable. Inclassable ! Voilà ce qui rappelle les livres sacrés. Ne dit-on pas du Coran qu'il est inimitable, donc inclassable ? Fort encore fut notre étonnement quand Adonis nous fit découvrir qu'après son édition, ce livre ne fut emprunté à la bibliothèque de l'université américaine de Beyrouth qu'une seule fois, en 1957. Adonis le chanta dans un texte lyrique(^). Nous fûmes saisis par le problème suivant : Annifari est mort en 354 de l'Hégire/965 de l'ère chrétienne. Pourquoi est-il resté sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques jusqu'en 1935 ? Nulle part son oeuvre n'est commentée ni expliquée. A l'exception de Tlemsani, son seul commentateur, les historiens croient le retrouver dans un chapitre d'Al FutUhat Al Makkyya d'Ibn 'Arabï, Nous avons attentivement lu le chapitre en question, le nom d'Annifari n'y est pas mentionné, mais une vague allusion donne l'impression qu'i.l s'agit de lui. Actuellement, en dehors d'un texte de Paul Nwya(4) et des aphorismes d'Adonis sus-indiqués, on ne trouve nulle part des études sur l'écriture de ce mystique insolite. Pourquoi est-il resté dans l'oubli ? Nous sommes-nous demandés. Posait-il un problème particulier à la mystique, à la critique littéraire ou à la métrique arabo-musulmane ? Si nous avons pu trouver une réponse à cette question, en nous réfugiant dans l'histoire de la pensée culturelle du monde musulman (pouvoir théologique surtout), nous n'avons guère pu nous expliquer qu'il soit resté
dans l'oubli en tant que texte. Puisqu'on l'a oublie, repoussé dans les tiroirs, pourquoi l'a - t-on conservé ?
Esthétique et Art Islamique L'a-t-on conservé ou s'est-il conservé lui-même ? Comment s'est-il conservé ? On évite un texte en lui opposant un autre (comme voile) ou en l'oubliant tout simplement ؛ mais qu'est ce qui a fait que contrairement à d'autres (perdus à jamais), le texte d'Annifari a pu survivre et arriver jusqu'à nous ? c'est par sa monstruosité, avions-nous conclu . On évite le monstre, on ne le regarde que furtivement, mais on n'ose jamais le détruire, comme s'il était une partie de nous, absolument inévitable. A relire un petit paragraphe de Gilbert Lascault, on comprend pourquoi le monstre ne peut jamais être détaché de nous. " Contact avec le monstre. Glacial ou brûlant. On ne peut pas le toucher. Il électrocute. Quand on le touche, il donne des parasites. Il est poilu, hérissé de piquants. Mou, flasque, pâteux, le doigt s'y enfonce. Très dur, parfois comme du béton"(5). Ces propos ont été recueillis auprès de nombreuses personnes, mais imaginez qu'une seule personne ait répondu (elle aurait pu l'être s'il n'y avait pas eu la peur de la contradiction). Le monstre serait une créature proche et lointaine , antipathique et sympathique ... Son ambivalence (la nôtre aussi) fait qu'il est repoussé et embrassé, haï et aimé .... OU résidait la monstruosité du texte d'Annifari. ? En posant cette question, nous nous sommes trouvés face à face avec l'essence du texte, et nous aurions dû nous comporter en gendarme pour trancher et décider que c'était ou pas de l'écriture. Seulement, même en acceptant de faire le gendarme, sous quel uniforme fallait-il exercer ce métier ? En voulant déteminer si ce texte était poétique ou non, nous nous sommes trouvés devant deux possibilités d'approche : • - Celle des orientaux d'avant ce qu'on a appelé la décadence. • - Celle(s) de
l'Occident actuel, et tous les discours qui y prolifèrent. Dans les deux cas, nous nous sommes sentis livrés à la soumission : à 1'hégémonie de l'Occident ou à celle de notre propre passé. Pourquoi donc ? L'Arabo-musulman s'est reconnu décadent après le surgissement hégémonique de l'Occident (hégémonie surtout militaire et technique). L'histoire, telle qu'elle est conçue chez nous (les Arabes), traite de cette question (le déclin) avec pudeur, et parle'toujours avec extase des "siècles d'or". Sont sanctifiés alors, et d'une manière presque aveugle, soit l’Occident, soit l'Orient révolu . On annihile le présent pour parler d'un (ou à partir) passé lointain ou d'un avenir rêvé. Nous avons hérité (nous, la génération post-coloniale) de cette hésitation. Or, il est presque acquis actuellement que le déclin a commencé avant le rétrécissement des aires géographiques. La nahda (renaissance) entamée après la conquête Napoléonienne de l'Egypte, n'a fait en fait que renforcer le suivisme et la sclérose. Ainsi avions-nous senti et explicité ce problème.
Introduction Comment donc approcher ce texte ? Quelle approche décider ? Nous nous sommes sentis obligés de reposer les questions premières. Qu'est-ce que le poème, l'oeuvre d'art, l'art ? Qu'est-ce qui retient notre attention dans une oeuvre d'art ? Pour répondre à ces questions, nous avons commencé par accepter celles déjà élaborées. Nous avons traite la question du beau dans un autre travail, chez Kant et Hegel. Nous comprîmes alors que le beau était traite par une science particulière trouvant sa racine dans la métaphysique occidentale : l'esthétique. Nous aurions aimé faire le même travail avec des philosophes 1 seulement. " ... l'on sait qu'il n'existe pas d'esthétique globale en cette épistémè (celle des Arabes), que la notion même "d'art" était portée par celle de sinàa , fabrication : sinàa achchir par exemple, fabrication poétique, et que les différentes disciplines qui s'étaient occupées de l'art l'ont fait d'une façon régionale, sans élaborer un domaine global, total et universel, équivalent à ce qu'on appelle, en Occident, l٠esthétique"(6) Pourquoi donc n'avons-nous (les Arabes / musulmans) pas eu une métaphysique (philosophie) capable de nous fournir des éléments pour bâtir une telle science ? Si une telle science était possible, pourquoi n'a -t-elle pas été bâtie pendant les "siècles d'or" ? Ce n'est pourtant pas l'oeuvre d'art qui manque, pourquoi alors y-a-t-il eu une telle carence ? N.a-t-on jamais posé de questions autour de cette science ? Admettons qu'elle n'ait jamais existe chez les Arabo-musulmans, pouvons-nous l'élaborer actuellement ? Est-elle, au moins, possible ? Ainsi nous sommes-nous trouvés dans le tourbillon de la question philosophique occidentale. Que faire ? Comment avancer ? De ce même vertige surgit la réponse : pourquoi tracer une
ligne de démarcation entre ce qui est oriental et ce qui est occidental ? Pourquoi considère-t-on comme une violence l'application de l'une des deux pensées à l'autre ? N'est-ce pas une position moraliste ? Avons-nous peur de nous voir dans le miroir en plaçant face à face les deux manières de ۴nser? Ce complexe liquide, nous avons donc pu nous interroger sur la possibilité de rentabiliser notre modeste connaissance de la pensée occidentale au profit d'une région de la pensée arabe. L'esthétique, avions-nous dit, existe déjà en Occident, pourquoi ne pas essayer de suivre la genèse de cette science au sein de la métaphysique occidentale, repérer les démarches et les comportements des philosophes et des penseurs vis-à-vis de l'oeuvre d'art ? Pouvons-nous formuler une somme de lois (codes) qui nous permette de comprendre pourquoi et comment une esthétique arabo-musulmane n'a jamais existé,' quelles sont les conditions théoriques (dans le cas où elles existeraient) pour la bâtir ؟ Un tel travail doit être accompli essentiellement dans les textes. Or, comment les aborder ? Selon quels critères et quelle direction de pensée faut-il les choisir? En Occident, il n'y a pas une seule philosophie, il y a des philosophies, comment alors aborder le problème ? Etudier tous les textes philosophiques, tous les philosophes ? Ceci est une entreprise qui nous dépasse. Le choix s'est fait selon des prédilections objectives mêlées de subjectivité bien claire. Sont occidentaux aussi bien Platon qu'Aristote, mais nous avons préféré travailler plutôt sur le premier؛ car nous estimons que sa manière d'écrire (quoique nous ne traitions que les traductions) est beaucoup plus poétique que philosophique, ce qui nous permettra de saisir les deux dimensions : celle qui consiste à fonder une
esthétique en filigrane et celle qui perpétue une écriture dramaturgique antique. La psychanalyse s'impose actuellement à tout chercheur en sciences humaines. Nous estimons qu'il vaut mieux traiter les textes du fondateur de cette "science". Le lecteur s'arcêtera inévitablement devant le chapitre sur Heidegger. Pourquoi avoir choisi Heidegger et pas Hegel ? Pourquoi passer sous silence 1'école de Francfort ? Pourquoi ne pas aborder l'esthétique selon'Nietzsche ? Nous ne donnons à ces questions que des réponses subjectives : nous croyons que ces deux systèmes(?) cadencent nos pas dans ce travail et, en fait, nous ne faisons que reprendre leurs questions fondamentales. Nous déterminerons notre problème, appuyés en ceci par notre seule problèmatique. Nous essayerons d'expliciter la façon dont le problème se pose à nous essentiellement, notre façon de le comprendre et comment nous comptons le chercher dans les oeuvres. A un autre niveau, nous définirons le "voir" comme concept et tenterons de le retrouver dans différents textes. Ceci concernera la première partie qui ne٦raitera que de l'esthétique (occidentale). Si la philosophie occidentale a un système conceptuel qui s'est forgé à travers les siècles, il est difficile d'en trouver un pour la philosophie arabo-musulmane, et difficile aussi de dissocier la philosophie de la théologie ou de la mystique. Marquées essentiellement par le Coran, toutes ces disciplines puiseront dans la même source (presque), le "...Coran qui, pour la religion, la pensée et les sciences, constitue tout à la fois un point de départ, une référence obligatoire et une somme d'arguments décisifs"(?). Nous ne pouvons guère systématiser la vision arabo-musulmane et interroger les textes mystiques, théologiques et philosophiques, sans opérer un retour à
la source même : le Coran. Introduction L'Islam est essentiellement monothéiste ؛ il glorifie l'invisible. Est-ce une expérience unique ? Abraham est le père du monothéisme ؛ Juifs, Chrétiens et Musulmans tiennent leurs traditions religieuses de ce "Chevalier de la foi errante''(8). Comment donc, et à partir de cette tradition, l'Islam a-t-il pu systématiser une nouvelle religion de l'invisible ? Une telle question nous dépasse. La réponse nécessiterait un travail de longue haleine à travers les structures culturelles, sociales et religieuses de l'Arabie anté-islamique. En ce qui nous concerne, nous nous limiterons à confronter le.s textes, à les relire attentivement afin qu'ils nous révèlent, la genèse de cette idée de l'invisible, idée que nous poursuivons respectivement- chez les mystiques, les théologiens et les philosophes arabo-musulmans. Ce retour aux textes et l'abstraction presque totale que nous faisons de la réalité historico-sociale, peuvent concourir à donner l'impression que notre démarche est phénoménologique. Soit ! De notre part, nous ne prétendons nullement maitriser cette "science". Ce retour dans le temps pour suivre la genèse d'une idée, son articulation, les différentes positions qu'elle prend à travers les temps et les situations, peut être nommé : généalogie ou archéologie. Si "L’archéologie (...) s'adresse au discours dans son volume propre, à titre de monument " , si elle "n'est pas une discipline inte^rétative", si "ell'e se refuse à être ''allégorique"(^). Notre démarche serait, peut-être, archéologique. NOTES • Le livre des Mawakif, AF à q n٥ 7 Casablanca 1981. • Annilari (Mohamed Ben abdeljabbar) "kitab Al Miwaqif wal mu hatabat" ed. par Arberry Dar Al Kutub al Misryya. Le Caire. 1935. • Adonis (Ali Ahmed Sa'i'd) " Fonder une écriture
nouvelle III" in Mawaqif n. 17/18, Beyrouth 1971 • P. Nwya "Exégèse coranique et langage mustique" ed. Dar Al Machreqn, Beyrouth 1970 • G. Lascault "Le monstre dans l'art occidental" ed. Klinckseik Paris, 1973, P. 434 • A. Khatibi "Magreb pluriel" ed. SMER.Denoël. Paris, 1983, P. 253 • M. Arkoun. "Essais sur la pensée islamique", ed. Maisonneuve et Larose. 1973. p, 15 • A. Khatibi. "Vomito Blanco". ed. U. G. E. coll. 10/18.,1974. p,153 • M. Foucault. "L'archéologie du savoir" ed. Gallim. Paris. 1969. P, 182