LE PROBLEME Malgré l'incônoclastie du Dieu de l'Islam, nous avons pu voir fleurir un art arabo-musulman dès la fin du premier siècle de 1'Hégire, allant de la décoration des mosquées à l'érection de monuments architecturaux défiant même la puissance divine, c'est en terre d'Islam aussi que nous avons pu contempler une calligraphie d'une splendeur rare, qui ne s'est pas contentée d'embellir les versets coraniques mais, avec une audace incomparable, faisait figurer des animaux et des hommes même. De l'Andalousie à la Perse musulmane, l'art de la miniature battait son plein à une époque caractérisée par le dogmatisme et la sclérose. Il était non seulement figuratif mais scénique aussi, de Wassiti en Iraq vers la fin du 13e siècle à Mohammed Racim en Algérie en plein 20e siècle. Ce dernier n'a fait que continuer une tradition ancestrale provenant (dit-on) de 1'époque turque. L'image existe donc, et qui plus est, avec force. Malgré cela, on ne cesse de poser le problème de la possibilité ou non de la figuration en Islam. En dépit des textes, hâtifs(l) et qu'on peut compter sur le bout des doigts, qui ont tenté de trancher la question, on remet sur le tapis et à chaque occasion, surtout dans les cercles de peintres arabes et musulmans(؛), la question de la figuration. En fait, y-a-t-il un texte qui interdise la figuration ? Non. Mais le Prophète, rapporte-t-on, a, dans-une chevauchée extraordinaire, détruit un nombre incroyable d.idoles. Par contre, dans le texte coranique, on 'ne trouve nulle trace d'icônoclastie déclarée. S'il n'ya pas eu de texte explicite interdisant la figuration, il n'y a pas eu non plus de texte implicite ni explicite l'autorisant ou l'encourageant. Le Coran (selon la tradition) est la base, est le tronc ou la mer(e) des sciences islamiques. N'est-il
alors pas possible de trouver dans cette mer(e) la trace d'un texte qui puisse être à la base d'une esthétique ? L'art n'est ni interdit ni autorisé. Bien ! Alors, si l'on cherchait dans ce texte "primordial", ne pourtait-on pas trouver trace d'une science de l'art ? Quitte à découvrir qu'elle est impossible. Il semble que nous débattons d'un faux problème car, une esthétique est-elle nécessaire avant d’être possible ? Ne faut-il pas plutôt sonder ce côté Esthétique et Art Islamique nécessaire ? N'avons-nous (les Arabes) pas tout simplement importé ce problème avec tous les produits que nous exporte !'"impérialisme" à savoir le tableau lui-même, comme concept ? La possibilité de l'esthétique peut nous mener très loin et risquerait même de nous éloigner de notre sujet. Bien avant nous, des esprits pénétrants ont (ou ainsi semble-t-il) résolu le problème. Les coups d'épée échangés il ya bien plus d'un siècle entre Hegel et Kant nous dispensent largement de ce chemin. L'esthétique est possible, dit Hegel dès le début de son ouvrage sur l'esthétique. Pourquoi ? car "le beau est un produit de l'esprit"(3), et puisqu'il en est ainsi, il est évident qu'il soit vrai, car "le spirituel est vrai"(4) Si nous acceptons ces énoncés qui peuvent paraître à certains sans fondement philosophique, hâtons-nous au moins de demander à Hegel de défendre la possibilité d'une philosophie de l'art. Une philosophie de l'art ? Cela ne voudrait-t-il pas dire penser l'art ؟ "s'il est un fait qu'on ne saurait contester, c'est que l'esprit possède le pouvoir de se considérer lui-même, qu'il est doué d'une conscience qui le rend capable de se penser lui-même et tout ce qui jaillit de lui”(5). Et puisque ’'l'art et ses oeuvres, en tant que jaillis de l'esprit et engendrés par lui , sont eux-mêmes de
nature spirituelle..."(6), il serait superflu ou plutôt naïf de continuer à se poser la question sur la possibilité d'une telle philosophie. Une science de l'art est donc possible.., mais est-elle nécessaire ? Nous ne voulons pas soulever le problème de sa nécessité au niveau métaphysique. Le possible et le nécessaire s'entrecroisent et s'unifient métaphysiquement. Ceci dit, qu'est ce qui justifie le besoin d'une esthétique arabo-musulmane ? L'oeuvre d'art "actuelle" pose-t-elle tant de problèmes, pour pousser à la recherche d'une esthétique arabo-musulmane ? Quand nous disons arabo-musulman, où limitons-notis notre dénomination ? L'ici et le maintenant qui contiennent notre question connaissent-ils une limite claire ? De quelle, ère (aire) historique et géographique parlons-nous ? En posant ces questions, nous ouvrons une brèche dans le travail qui poureait se réduire alors à un texte sur l'histoire. Cela ne veut aucunement dire qu'elles n'intéressent pas notre sujet. Au contraire, il faut absolument déterminer pourquoi on s'est senti obligé de les poser, mais tout en évitant d'être englouti par la seule dimension historique. Actuellement, à la fin de la dernière moitié du vingtième siècle, on s'interroge sur les raisons de notre question sur l'art en terre d'Islam. Où trouverons-nous cette nécessité ? Dans l'oeuvre actuelle ? Nous venons de dire qu'elle n'est qu'un produit importé.
Le Problème L"oeuvre arabo-musulmane (ou ainsi dénommée) n'est donc pas "l'actuelle"(؟). Aussi conclut-on que, pour qu.il soit vraiment arabe et musulman, le discours sur l'oeuvre doit fouiller dans les textes anciens. Ces textes ne peuvent être que métaphysiques ou, à la rigueur, théologiques ou mystiques. En retournant le débat, nous pouvons remarquer que nous avons dévié le problème. Est-il difficile de déceler dans nos propos un souci anthropologique ? Souci qui devient presque un leitmotiv de la "recherche scientifique" qui ose approcher la culture arabo-musulmane, surtout quand l'orientalisme, dans ses beaux et splendides derniers jours, s'est c^verti en une anthropologie culturelle peu masquée. Pourquoi ? Les textes qui constituaient la base de son activité étant épuisés et taris, il s'est tourné vers les autres manifestations culturelles et notamment le continent de l'art. A peine l'orientalisme eut-il touché à ce domaine que s'élevèrent des voix de protestation : comment approcher ces "choses" artistiques ? Est-il possible de les soumettre à des unités de mesures occidentales ? Les manifestations artistiques arabes dépendent-elles d'une loi universelle (universelle comme le capital, la publicité, comme les multinationales) ou d'une loi qui leur est propre ? L'esthétique est née en Occident, mais une chose reste à penser : pourquoi a-t-on vu affluer avec le fusil et le brodequin du soldat de la colonisation,.la voiture, le train, le cinéma, alors que le tableau n'a été que timidement introduit, encore moins l'esthétique, en comparaison avec d'autres sciences. (8) Non imposée par le colonisateur, l'esthétique essaye actuellement de gagner de l'espace en s'imposant d'elle-même et en filigrane à travers des textes. Alors, née en Occident, peut-elle être appliquée
à des oe'uvres orientales ? Faut-il plutôt chercher notre esthétique propre ? Voilà ce qui s'impose. Or si, en Occident, les concepts de cette science ont été forgés au sein de la métaphysique(^) occidentale, où chercher les nôtres ? Avant de répondre à ces questions, ne devons-nous pas voir de quoi s'occupe la science convoitée, l'esthétique ? Mais quelle esthétique ? Qu'est-ce que l'esthétique ? "L'esthétique c'est-à-dire (...) la philosophie (...) la science du beau artistique, à l'exclusion du beau naturel"(!.) Il s'ag'it donc de la science du beau, d'une science qui étudie le beau e.n tant que jailli de l'esprit, selon Hegel. Mais nous est-il possible de continuer à rechercher une science dont on Ignore l'objet ? L'objet de notre science est bien le beau. Qu'est ce que le beau ?
Esthétique et Art Islamique "Le beau est,la manifestation sensible de l'idée"(!*)■ Il faudrait peut-être récrire autrement "idée" qui s'apparente par des tours et des détours métaphysiques à ï’Idéa” de maître Platon. Ceci s'éclairera davantage si nous écoutons Heidegger : "La beauté est un mode d'éclosion de la Yérité”(!2) .Ces deux propositions sont-elles différentes ? Le beau pour Hegel est une manifestation alors qu'il est mode d'éclosion pour Heidegger. Hegel y voit l'idée quand Heidgger y voit la vérité. En fait, toute cette machinerie terminologique se ramène à 1' "Idea". Notre attention est attirée par le voir des deux philosophes. Ils voient dans le beau un "symbole", un signe, un clin d'oeil qui leur montre le chemin vers l'idée ou vers la vérité, visualisées par le biais (médiatisation) de l'art et du beau artistique. Reprenons nos questions sur la possibilité d'une esthétique arabo-musulmane. Le beau artistique est là devant nous, nous le "voyons" sensiblement, mais quelle vérité ou quelle Idée représente-t-il ? Vers quelle "Idéa", nous mène-t-il ? Nous est-il demandé expressément de voir ? Nous est-il permis de voir le beau "artistique" ? Nous insistons sur "voir", car il n'est pas évident que, "manifestation sensible" ou "éclosion" veuillent dire sensible pour l'oeil. Tout le monde sait que, dans le domaine de l'art, tous les sens peuvent être mobilisés. Nous nous demandons si dans le texte musulman il nous est demandé de voir la manifestation sensible. Nous insistons tant sur le voir, comme si en esthétique"(comme elle a été définie il y a un instant) on ne faisait que voir(!3) ï Nous ne pouvons affimer ceci tout de suite. Par contre, nous savons qu'avant d'approcher l'oeuvre d'art, le métaphysicien occiden.tal forge et façonne ses concepts ailleurs. Si
Hegel cherche l'Idée et Heidegger la vérité dans l'oeuvre d'art, c'est parce qu'ils croient l'y trouver (ils l'ont déjà trouvée, chacun à sa manière, dans des textes qui vont être interrogés directement ou indirectement à travers notre présent travail). Nous "autres" arabo-musulmans, avons-nous une métaphysique pour y forger des concepts ? Admettons le fantasme qui affirme l'existence d'une irréductible métaphysique arabo-musulmane, (ne serait-ce que pour éviter une querelle vieille comme le monde) et demandons-nous si on y a déjà forgé de pareils concepts. Seraient-ils déjà forgés ? Y-a-t-il une définition du Beau ? Le Beau y est-il considéré comme "manifestation” ? Une manifestation de quoi, alors ? Est-il défini autrement ? Ne serait-il pas confome au bon sens de partir tout simplment d'oeuvres d'art ? Mais, ces oeuvres, avons-nous dit,,, auparavant,doivent être vues. Le problème est de savoir comment il faut les voir, par "quoi" il faut les voir. Tout le problème résidant dans la façon dont il faut les voir, ne faut-il pas s'interroger sur le "voir" ? : Dans une oeuvre d'art, on ne peut "voir" d'abord que le symbole ou le symptôme, puis pénétrer l'oeuvre ou uniquement, le symptôme (symbole) jusqu'à son origine première (primordiale). Que vient faire ici le symptôme juste à côté du symbole ? Est-il symbole ? Ou inversement le symbole serait-il un symptôme ? Si l’on se mettait du côté de Freud, le symptôme serait un symbole de quelque chose de caché dans le. fin fon,d de l'âme humaine, cache dans l'obscurité de l'inconscient, et qu'il faudrait tirer au clair. "Tirer au clair" équivaudrait ici à mettre en évidence. C'est en tant que ”connaisseur”(l4) que l'on peut suivre ce symbole ou symptôme pour le tirer au clair. Le connaisseur pourrait être un psychanalyste, un
philosophe ou un théologien. On nous rétorquerait peut-être que la différence est très peu claire . Il est évident, selon nous, que ces trois types de connaisseurs ne font qu'n en ce qui concerne leur comportement et leur mouvement, vers la chose, ou, 'dirions-nous, vers la choséité de la chose. Seul le jargon usité par chacun, diffère. Il serait peut-être déplacé de continuer ici à montrer leurs points de rencontre, (car, d'une part, le travail ne vise pas à les typologer, d'autre part, à ttavers tout le travail, ce point de vue transparaît et le lecteur averti se passera d'une, explication supplémentaire). Une question se pose : si le connaisseur suit le symbole ou -le symptôme, où s'airêterait la poursuite ? Parce que, et c'est très vrai, tout connaisseur ne fait que re-connaitre son concept, (son Idée) qu'il avait déjà projeté bien loin devant lui pour poursuivre sa trace dans le mouvement de la re-connaissance.. Où s'airêterait alors la poursuite pour le théologien, le métaphysicien ou le psychanalyste ? Pour le métaphysicien, et nous allons le voir surtout avec Platon, l,a poursuite s'arrête au moment où le regard découvre "ce" par quoi il "voit”. Pour Platon, c’est évidemment riz. "Ce par quoi il voit, c'est-à-dire le concept forgé- et modelé bien avant le declenchement du processus de la
Esthétique et Art Islamique connaissance (entendez re-connaissance), ce qui équivaudrait à "raisonner"(!^) l'évidence première. Le métaphysicien s'arrête donc, quand le regard s'accorde avec son origine. Seulement, cette origine est vue '(conçue, perçue) et contournée, car elle est le seul étalon qui permette de contourner les objets en général, c'est le même étalon chez le psychanalyste, sauf qu'il n'est (dit-on) pas métaphysique. Il ne l'est pas car il se passe (dit-on) réellement puisqu'il serait la réminiscence d'une histoire réelle, revécue et re-éprouvée au moment de l'analyse. Malgré tout ce qu'on peut inventer pour défendre cette "science", elle garde toutes les caratéristiques de la démarche métaphysique. Pour le théologien musulman, l'objet de la connaissance serait-il un accord du Regard avec l'Idée projetée et recherchée ? Quelle est cette idée projetée ? Est-elle façonnée, travaillée ? Dans sa poursuite cognitive, le théologien musulman ne veut airiver qu'à "Dieu", le seul objet donné à priori par la tradition religie.use. Le discours religieux est le seul monde à déchiffrer pour airiver à Dieu. Dieu a émis le symbole "Ayat" qui en est l'émanation pour les uns et la création pour les autres(!6). Le signe (symbole) est alors, dans le texte, lumière, piste. Le Coran est évidemment la Parole divine. Les symboles (signes) sont à écouter plutôt qu'à voir. La voix de Dieu est la seule voie vers lui : Dieu est éternel, sa voix l'est aussi. Sa voix ne doit donc pas s'airêter, elle ne cesse de "raisonner"(!?). Cette voix incessante et raisonnante est la seule voie possible. Que cette voix/voie soit une création ou une émanation, nous considérons qu'elle est l'oeuvre divine par excellence, car constituée de symboles (signes). Aussi se complique notre tâche et celle
de tout musulman cherchant à bâtir une esthétique musulmane. Le Coran est texte "écrit" (parce que nommé Livre) par Dieu. Il est écrit et envisagé comme miracle. Miracle se dit en ara'be "Mo<jiza" dont le radical signifie : impuissance. Le Coran Mo١jiza est écrit en vue de "réduire' à limpuissance" (I١jàz) les poètes anté-islamiques. Il réduit (ou rend impuissant) tout musulman de tout temps, car c'est une oeuvre qui traverse le temps et l'espace -(espace linguistique) : "... Un Coran glorieux écrit sur une table gardée"(!8) Peut-on créer après le Coran ? Peut-on aspirer à le dépasser ? Peut-on être modeste et l'imiter sans plus ؟ Peut-on même douter de son caractère parfait ? (car c'est ce qui émane de nos questions). "Si vous êtes dans le doute / au sujet de ce que nous avons ré.vélé / à notre serviteur /, apportez-nous une sourate semblable à ceci ؛ appelez vos témoins autres que Dieu, / si vous êtes véridiques. Si vous ne le faites pas / -et vous ne le ferez pas- / craignez le feu (...)"(19)
Le Problème Dieu affirme bien que son oeuvre est inimitable "Et vous ne le ferez pas", nous dit-il. Inutile donc d'aller palabrer sur la nature de l'art, sur l'essence de l'art ou de l'artiste. Ils sont Dieu et son oeuvre. Toute esthétique arabo-musulmane ne serait possible alors qu'en approchant "Dieu". Il est derrière toute oeuvre d'art. Pour la théologie arabo-musulmane, la seule vérité du monde est Dieu. Il est dertière toute tentative de pensée. L'artn'est pas un jailli de l'esprit, comme il avait "plu" à Hegel de dire, c'est wn "don" ,divin. Les concepts, à leur tour, en tant que matériaux pour approcher l'art ou autre chose, sont un "don" offert aux esprits .bien préparés par la pratique culturelle selon Ibn Sfnâ"(20). Avec l’avénement du Coran comme oeuvre, "la porte de la révélation s'est fermée à jamais". Le mot révélation (en arabe wahiyi) ne s'accorde avec le sens français que dans "découvrir", enlever le voile, mais s'eh différencie quand il s'agit d'indiquer comment il faut l'enlever . Il faut peut-être interroger l'origine étymologique de ce mot. Etymologiquement on ne peut souvent pas aller au delà du "Livre sacré" car, dans la langue arabe, tout ce qui s'y opposait a été plus ou moins modelé pour concorder. L'origine étymologique de "révélation" nous est livré par la dictionnaire Lissan Al-Arab comme ceci :wahy=signe, écriture, lettre (littéralement), inscription, parole cachée et tout ce que tu envoies à autrui : wahy= 1'écrit et le livre, et dans la poésie de Labid. (21) Ainsi que les versants du Rayyan dont l'empreinte se dénude jusqu'à la masse comme la prierre recèle une inscription (wahy =révélation)(22) Et révélation traduite ici par inscription veut dire effectivement dans le texte arabe (et le contexte) ce qui s'écrit se grave sur la pierre.
Il serait peut-être possible maintenant de dire que "révélation" et "art" voulaient dire la même chose dans la langue arabe. L'art est la révélation. Mais la porte de la révélation est définitivement fermée(23). L'oeuvre d'art limite est là. Indépassable : le Coran ne nous laisse aucune possibilité de créer. Toute tentative de création serait une atteinte à l'autorité divine. Toute tentative d'imitation serait un associationnisme passible de la peine de mort et récompensé par le feu, "craignez le feu", vient-il de nous dire à ce propos. Ainsi, toute action artistique, toute création, serait une "hérésie" et de ce fait se placerait à l'extérieur de T"Islamique" en tant que tel(24). L'oeuvre d'art et l'artiste étant définis (ils ne font qu’un en fait car, et selon la théologie, l'essence divine n'acceptant pas les accidents. Dieu, ses actes et ses
Esthétique et Art Islamique attributs ne sont que lui = L'UN), pouvons-nous espérer bâtir une esthétique arabo-musulmane en marge de cette oeuvre et de cet artiste ? Quel est donc notre concept premier ? Quelle est l'idée que nous allons re-connaître dans notre dé-marché cognitive ? Une esthétique musulmane est nécessairement une esthétique qui aura pour objet "Dieu" (ALLAH). Son seul symbole en notre possession est Sa Parole. Nous devons donc la suivre. Quel est alors le sens habilité à suivre la voie ? L'ou'i'e. Notre marche serait alors une dé-marché tâtonnante à la poursuite d'une voix pure. Notre, voie est la voix. Pouvons-nous espérer contourner notre ob-jet pro-jeté au début de la re-cherche? Selon Heidegger, il est question de "voir", de re-connaître, de suivre le symbole pour décrypter le concept qui, une fois dé-voilé et dé-couvert, est contourné. Pouvons-nous en faire de même pour notre concept (Dieu) musulman ؟ Pouvons-nous d'abord le voir ? Le contourner ? ٧oir est d'abord affaire de l'oeil alors que la poursuite du "Dieu/concept" se fait par l'oreille. Comment est-il possible de bâtir une esthétique basée sur le voir ? Le problème est peut-être ailleurs. Comment affirmer que l'esthétique, toute l'esthétique, est basée uniquement sur le voir ? Ne faut-il pas se demander : qu'est ce que le "voir" ? Ill Qu'est ce que le "voir" ? 'La sagesse dont le secret est folie ..." S. Kierkegaard "Crainte et tremblement" Faire de la philosophie, aimer la sagesse, ne serait-ce pas aller vers la folie ? Chercher à connaitre la sagesse, chercher et aimer (à) être sage, c'est selon Kierkegaard, aller au fond de la folie. N'est ce pas une folie que de demander à la fin du XXème siècle ce qu'est le voir ? Vivons-nous une crise du "voir" ? Alors que tout autour de nous
sollicite notre "voir" î Même le pouvoir qui, il n'y a pas si longtemps, aimait camoufler, simuler, cacher, s'expose à nos yeux, plutôt nous oblige à le voir. Alors, par quelle naïveté "primitive" osons-nous poser la question : qu'est ce que "voir" ? Le savoir accumulé relativement à ce problème croit bien le voir". Pour notre part et pour sortir de l'embarras, nous empruntons une belle phrase de Gilbert Lascaut : "Pour tenter d'éviter l'erreur (nous remplaçons par embarcas) il faut recourir à une fiction qui, parfois, nous paraîtra insoutenable. Il faudra feindre de ne rien savoir sur le.."(25) "voir". Nous essayerons alors de ne pas faire intervenir le philosophie, intercogerons la langue courante et sonderons le côté étymologique. Si la philosophie se sent concernée, elle se fera inviter. Quand Josef dit à son père : ”0 mon père j'ai vu onze étoiles, le soleil et la lune, oui, je les ai vus se prosterner devant moi"(26)
Esthétique et Art Islamique Que signifie "voir" dans cette prédiction ? La réponse nous vient du (Littré) : ’.voir" c'est recevoir les images par le sens de la vue. Il s.agit donc d'un sujet passif qui subit des images actives ! Passif est trop dire, surtout si l'on sait, selon la même source, que"recevoir" c'est prendre ce qui est donné, offert, présenté. On dit recevoir un don, un legs (Littré). Il faudrait peut-être savoir si ce "don", cette "offrande” sont présentés par eux -mêmes ou par un tiers. Quel est cet "autre" ? S'ils se donnent d'eux-mêmes, comment se déroule l'opération ? Les étoiles, le soleil et la lune se sont présentés à Josef d'eux-mêmes, ou ont-ils été donnés, présentés par quelqu'un d'autre ? "Voir" nous dit le Littré, c'est prendre (recevoir), être récepteur de ce qui se présente à la vue (l'oeil). Or qu'est ce qui se présente ? Les "images". Nous pourrons sans difficulté faire dire au Littré "voir", c'est voir des ٠٠images٠٠ et uniquement. Josef était quelque part, dans un ici, quand il a "vu" des astres. Est-il allé les chercher ? A-t-il fourni un effort ? Non. Il n'a fait que recevoir les images. Une question s'impose : les images peuvent-elles envahir, pénétrer un corps sans qu'il le veuille ? Là, la tentation phénoménologique est trop insistante. Allons doucement. Nous avons peut-être mal compris le Littré. "Recevoir les images par le sens de la vue" a-t-il dit. Que signifient "image" et "oeil" ? Reposons ces questions sinon on se trouvera face aux questions fondamentales" de la phénoménologie de la perception٠'.(27) "L'oeil est l'organe de la vue" dit le Robert. Il s'agit du globe oculaire et ses annexes, nerf optique. Le globe de l'oeil est logé dans la cavité orbitaire". Ce même globe logé dans la cavité, est repris métaphoriquement par le
Îittré pour signifier autre chose. Il est '-'ouverture dans quelques instruments. Le trou par lequel passent les câbles. La partie de l'aiguille dans laquelle on passe le fil. L'oeil d'un étau, le trou par où passe la vis" (Littré). Ainsi l'oeil n'est qu'un couloir par lequel passent -et on passe- les choses. Elles sont saisies par un tiers et passent ailleurs. L'oeil en tout cas n’est pas leur but. Si l'on s'éloigné de la métaphore et que l'on dit : "l'oeil est le globe logé dans la cavité oculaire et par lequel on passe (ou par où passent) les images", il resterait alors à définir le .'on.' (l'autre, le tiers) et le "où" (lieu) vers lequel cheminent les images passant par ce couloir. Il faudrait aussi voir ce que signifie'.image.'. L'image est évidemment "ce qui imite-ressemble (Latin : image)" (Littré). Elle est aussi la "reproduction inversée qu'une surface polie donne d'un objet qui s.y réfléchit" (Le Robert). Dans le monde physique, elle est l'ensemble des points (réels ou virtuels) où vont converger, après passage dans un système optique, les rayons lumineux issus des divers points d'un corps donné choisi comme objet" (Le Robert). Le Problème Nous voilà, cheminant vers la problématique de M. M. Ponty que nous n'avons aucunement l'intention de répéter ici.(28) Mais si nous considérons l'image en tant que reproduction inversée, c'est-à-dire comme une autre copie renvoyée ailleurs, dans un autre sens, serions-nous en droit de nous interroger sur l'Autre qui recevra cette re-production ? Physiquement et matériellement (toujours selon Le Robert) ce lieu est un "ensemble de points où convergent les rayons lumineux". Ces rayons passent dans un système optique (l'oeil) et vont "bombarder" (dans le but de s'imprimer) le corps récepteur (cf. la technique de la
photographie). Une nouvelle question surgit : puisque les rayons affluant sur le "corps récepteur” sont une énergie mesurable et calculable, quel sera leur sort après l'impression ? MODELE PHYSIQUE (photons) Lumière fomée de grains (photons) qui se déplacent à la vitesse de la lumière. (recepteur) qui sera transfomé ou ; \\-< non par 1'énergie reçue (rétine, oeil.plaque photo....) 5اا-ا:٠:٠;ل emmagasinés en tant qu'image (donc rayons) ou peut-on les considérer ٠ :cime force étemelle qui ne s'épuisera jamais ? Il est évident selon la loi ٠اب que t du moins jusqu'à nouvel ordre) que les rayons sont ou emmagasinés en ذ ذ ء impression sous forme d’image, ou renvoyés immédiatement à la rencontre ت : ^s antipathique, (en bon physicien, nous dirons : L'énergie lumineuse est ٠١:-:: :ansformée (fomiation d.images. de chaleur ou d'électricité) soit renvoyée نأى . L image est alore un phénomène physique que nous ne pouvons ignorer. Il serait simpliste d'accepter l'explication mécaniste de ce phénomène. Pour le cerner, essayons de voir quand le problème se pose. Nous ne sommes pas d'accord quand nous voulons extérioriser (exprimer)(29) notre réception des images. Autrement dit, quand nous voulons re-produire la chose. ''Je'' ''ve transmettre ou la re-produire de nouveau. Ici, il fait appel à la langue, la peinture ou la musique... (bref au culturel). Mais le "culturel." est très large. De quel culturel parle-t-on dans ce contexte ? Il s'agit précisément de la langue d'une part, et d'autre part de l'image très ambiguë et sans cesse enrichissable du "stade du miroir" défini par Lacan(30). L'image est donc reçue comme rayons lumineux et emmagasinée dans le cerveau qui serait dans ce.cas le dépositaire (ou le dépôt selon qu'il ]'veut" ou non) d'un nombre infini de "micro-films"..
Comment se combinent ces images . Comment sont-elles réutilisées ? Ceci ne retiendra pas notre attention pour le moment. Quel est donc h rôle du "voyeur" dans tout cet appareillage ? Voit-il d'après une intention prè-méditée, ou est-il exposé au "monde" et reçoit-il le flux des images ؟ Dans le processus que nous venons de décrire, rien n'indique l'intentionnalité du regardeur.(3l) L'intentionnalité ou plutôt le désir (cf. Freud) se manifeste peut-être d.ans le choix de la re-re-production. ( puisqu'on, ne fait que reproduire une reproduction)؛ Du moment que l'oeil est exposé à la lumière et qu'il ne cesse de recevoir les images (il s'arrête bien sûr, indépendamment de la volonté du voyeur, en cas de saturation), quelles sont alors ces images "déposées" dans l'esprit ? (en nous référant à Lacan, nous avons, bien sûr, introduit la Multiplicité et la Différence dans l'image). La philosophie connaît-elle ces images ? Non seulement elle les connaît, mais toute la métaphysique (occ-identale ?) est un dé.bat sur leur-validité . "Entre mes pensées, quelques unes sont comme les images des choses, et c'est à celles-là seules que convient proprement le nom d'idée : comme lorsque je me représente un homme, ou une chimère, ou le ciel, ou un ange ou Dieu même".(32) c'est, bien sûr, René Descartes qui nous enseigne ceci : Descartes, celui qui a repris ses ascendants et prédit ses descendants.(^^) Ce texte renferme tout ce que l'on peut dire de l'image. De l'image réfléchie par les objets matériels à l'image linguistique apprise seulement par 1'oui.e (la chimère, l'ange. Dieu...). Ce qui, dans le texte de Descartes, nous intéresse et fait avancer notre débat est ceci : l'idée est une image. Elle est obtenue par une représentation. Désormais, nous abandonnerons "image" pour reprendre
notre concept "Idée". L'image est vue. L'idée a-t-elle la même chance ? Puis-je voir l'idée ? Comment cela fonctionne-t-il ? Le Problème Nous savons maintenant que ce n'est pas l'oeil qui voit. Nous pouvons dire tout simplement que "؟a se voit" à l'intérieur. Le vu est passé à travers l'oeil, projeté sur lécran de la rétine. Qui voit ? Le cerveau . Peut-être. Il est évidemment possible de le dire, mais disons tout simplement que "؟a se voit". L'idée est donc une image, une image qui ne dépend point de ma volonté, comme le remarque pertinemment ٥escartes(34). Pour avoir cette idée (image), je dois me la représenter. Que veut dire alors représenter ? "Représenter = rendre présent = rend.re sensible (un objet absent ou un concept en provoquant l'apparition de son image au moyen d'un autre objet qui lui ressemble ou qui lui correspond" (Le Robert). Ceci nous fait accepte.r alors que représenter c'est "représenter de nouveau -réfléchir l'image d'un objet- figurer par la peinture, exprimer- rappeler le souvenir" (Le Littré). Or, si l'on croit tout ce qui a précédé, à savoir que l'image imprimée n'est qu'une re-présentation de la chose vue, on serait en droit de dire que l'idée n'est qu'une "re-re-présentation'٠٠ On acquerra également la certitude que l'idée sans une image "primordialement" imprimée, est pratiquement impossible. Nous ne croyons pas qu.'il soit, besoin de répéter que, pour nous, l'image est aussi visuelle qu'acoustique. On conclura donc que : l'action de voir en tant que représentation et re-re-présentation, a toujours pour objet un co^s matériel (chose ou image). Cet objet est re-produit ou re-re-produit sensiblement sur "1'écran cérébral" et contourné eir tant que tel. Pour parler le langage commun, on dira qu'il est 'conçu" par ce que "concevable". Nous
n'aurons donc affaire qu'à des copies (masques, simulacres). N'est-ce pas une ingratitude envers la philosophie (la métaphysique) qui nous a fourni le matériau et le matériel, qui nous a mené jusque là ? L'idée (le concept) est la chose irréductible de la philosophie. Nous venons de démontrer qu'elle n’est que masque, simulacre et copie de "troifcième main". L'Idée est quand même vue. Elle ne se volatilise pas dans le brouillard de la photocopie. Quelle est alors la part de ce genre de "voir" dans la philosophie occidentale ? Est-il possible de considérer que la théo-philosophie musulmane -..oit de la même manière ? NOTES • Voir en particulier : - Richard Ettighaussen (La peinture arabe) Trad. Y. Rivière, ed. Skira. Genève 1962 - Mohamed Aziza (l'image et l'Islam) ed. Albin Michel Paris 1978 • Les termes "arabe, musulman", sont très flous. Le peintre égyptien Adam Hunein n'est pas musulman mais il est arabe, tandis que l'Iranien Hussein Zandaroudi est musulman (de. naissance et de culture) mais n'est pas arabe. Le débat sur la figuration est très intense chez les uns et les autres. Mais il est à remarquer que plusieurs peintres font de la figuration qu'ils n'exposent jamais. On se la passe sous le manteau et plusieurs fois sans signature comme pour en effacer l'origine. Dans les diverses rencontres sur la peinture que nous avons dirigées ou organisées, nous avons remarqué chez les peintres, marocains surtout, une certaine fascination par l'absolu. De là, ils défendent férocement l'abstraction dans la peinture. • Hegel. Esthétique, trad. s. Jankélévitch. ed. FlammarionChamps, Paris, 1979. T . I. p, 11 • Ibid. P. 11 • Ibid. P. 25 • Ibid. P. 25 • Ce point de vue vexant et qui n'est qu'une feinte de notre part, s'éclairera dans un instant • On me dira peut-être que le même
problème se pose en Occident Soit ! nous ne faisons là que soulever la question. • Nous feignons d'accepter cette dichotomie en gardant notre point de vue pour la fin de l'ouvrage. • Hegel. Esthétique. Loc. cit. P. 9 • Hegel. Esthétique Loc. P. 160 • M. Heidegger. "L'origine de l'oeuvre d'art" Les chemins qui ne mènent nulle part. ed. Gallimard, paris 1962, P. 62 • c'est justement le point nodal de notre texte. Nous prions le lecteur d'être patient et d'attendre ce qui suivra. • Ce n'est pas le sens usité en langue française que nous donnons ici à ce "nom". Le connaisseur, en Arabe, est celui qui cherche à savoir. Le.. Arif = connaisseur, sait en sachant, c'est-à-dire dans le mouvement vers l'accomplissement de la connaissance. Ainsi, l'emploierons-nous pour parler du gnostique. • Encore une fois, nous nous heurtons à un problème de langue. Nous voulons dire "rendre raisonnable" : structurer, ordonner une idée sauvage. • La théologie musulmane fut secouée à partir de la fin du premier siècle de 1'Hégire par une grande querelle ayant pour sujet la création du Coran par Dieu. Ce problème n'altéré en rien notre sujet car les uns et les autres s'accordent à dire qu'il fut une révélation pour le Prophète. • Nous l'utilisons dans le sens de la note (15) et dans le sens de Yécho • Le Coran LXXXV (22) Trad. D. Masson, ed. Gallimard. Bible la Pléiade. Paris 1967 • Ibid (II) 23-24 • Voir ce qu'en dit A. M. Giochon à la page 6 de son introduction au livre des "Directives et remarques" d'Avicienne (Ibn Sina) ed. Vrin Beyrouth 1951 • Les dix grandes odes de 1'Anté-islam. Trad. ل. Berque. Ed. Sindbad, Paris 1979, P. 131 • Au lieu de traduire "comme la pierre révèle une révélation Berque a opté pour inscription (?) pour ne pas leuirer le lecteur français (?) • C'est la conséquence
logique déduite par la théologie musulmane â .partir du Prédicat divin ١ Le Problème pour qui Mohamed est le dernier prophète. Le Coran est le dernier message divin adressé aux humains d'ici bas. • L'art a toujours été condamné par le dogmatisme musulman (il faut comprendre par là la poésie même). Maintenant, si l'on parle extensiblement de l'islam en le considérant comme réceptacle politico-géographique, on pourra tout y mettre, y compris le vin et le porc catégoriquement interdits et qui étaient largement consommés sous tout régime musulman, (le vin même chanté) mais en tant qu'interdits. • Gilbert Lascaut. "Le monstre dans l'art occidental", ed. Klincksieck,Paris 1973, P. 11 (,26) Le Coran op. cit. XII (4) • M. M. PONTY . "Phénoménologie de la perception" ed. Gallimard, Parisl945 • Nous renvoyons ceux qui veulent approfondir la question d'un point de vue purement phénoménologique à l'intéressante introduction de M. M. Ponty à sa "Phénomélogie de la perception". Loc. cit. pp.9-77 • comprendre ici in-primer et ex-primer exactement dans le sens des deux suffixes. "Prime" ayant le sens de "cristal de roche qui ressemble à une pierte précieuse "et" donner de plus (Le robert) ٠ 30) J. Lacan. "Ecrits" ed. du seuil, coll. champ freudien Paris 1966 P. P. 94-1 w (31) Comprendra-t-on peut être par "un corps donné choisi comme objet" une intentionnalité ? Il ne "faudrait" pas, car quand vous prenez une ph.otographie, vous prenez bien d'autres choses que vous n'avez pas souhaité prendre. Alors, imaginez un oeil toujours ouvert et exposé aux plaisirs et déplaisirs du monde. 32؛) Descartes "Méditation troisième" in "Discours de la méthode" coll. 10/18. Paris 1951.P.157 33) "La métaphysique moderne entière, Nietzche y compris, se maintiendra dorénavant à l'intéreiur de
l'interprétation de 1'étant et de la vérité initiée par Descartes". M. Heidegger. "Chemins qui ne mènent nulle part" ed. Gallimard, Paris 1962. P. 114 .34) op. cit. P. 159. ÏÏIN1I330 uHIOAu ai يلا313لا3 ي¥لا1